domingo, 23 de noviembre de 2008

Au fond des océans


Il semble, après Thésée, Astyage, Alexandre
Que l’homme trop grandi ne peut plus que descendre…

La légende des siècle, XII, v. 277-278.
Victor Hugo

Prologue :

Au fond des océans j’aimerais parfois
m’asseoir un instant et écouter les mots
que chantent dans le silence des eaux
le poisson-poète et le requin-roi…

En grand silence chacun fait de sa rime
et de ses vers, armes, armure et fanal ;
mais si le roi exulte le glorieux labeur
de ses vassaux bien-aimés, c’est le rival
que dénonce pour ses frères le poète !
Et leurs chants à l’heure du duel fatal
S’affronteront dans les abîmes profonds…
Ah ! Les rimes aiguisées de l’hérésiarque
chasseront-elles les mensonges du monarque ?


I
Cependant, l’événement fait tout l’intérêt
des Mécènes qui, au contraire des Muses
qui donnent la vie aux sensuelles images
poétiques gratuitement, eux abusent
afin de découvrir qui sera le vainqueur,
qui l’objet innocent de leurs ruses,
qui le défenseur de leurs richesses.

Chacun au fond de son trou, les poètes
par d’étranges poissons, aux accents étranges
sont visités. – « Et quoi, disaient-ils, avoue donc
que ce n’est pas grâce à toi que le peuple mange,
que prétends-tu obtenir en combattant ?
Ce n’est jamais dans l’art mais bien dans la fange
que l’on fait les troupeaux et remplit les granges. »
Le poète sourit et regarda les trois hommes, comme absent,
puis il baissa à nouveau son regard vers sa page en les oubliant.

« Tu sais pourtant bien, reprirent-ils, que la vie,
la paix, ne dépendent pas de jolies rimes
mais de la poigne de fer et des doigts d’argent
qui tour à tour, des bas-fonds jusqu’à la cime
distribue l’or ou le retire ; et enfin dit
qui va au paradis et qui à l’abîme !
qui est subversif, qui artiste sublime !
Et le poète souriant toujours rétorqua que c’est en effet à l’abîme
que vont les philosophies trop riches en maximes !

« Allons, regarde-nous, nous qui nourrissons
les grandes entreprises par de sonnantes
et trébuchantes énergies, fais comme nous
et laisse la poésie contre une décente
activité. N’agite pas le peuple, fou !
il te suivrait ! Car une haine latente,
cruelle et lente nous tuerait tous, toi et nous. »
Le poète ainsi tenté par le troupeau de le suivre
devint songeur et ouvrit un livre.

« Le temps nous tuera de toutes façons, dit-il.
Et si je fais ce que de moi vous désirez
alors, je cesse d’être seul, vrai, unique
et me divise, devenant toujours plus laid
toujours moins fort, toujours moins vrai ;
et je geindrais encore en m’éteignant, soufflé
par le vent de la vanité et de la honte. »

Et les banquiers de l’art se mirent à rire.
« Tout ce que tu veux ! Avant qu’elle soit finie
on ne dit pas si la guerre est respectable :
un vrai poète ou une fausse prophétie
nous sont égal : l’or n’a pas d’idéologie !
Nous t’aiderons donc ; soutien, refuge ou ami,
nous serons tes écuyers dans la bataille. »
Et le poète trop absorbé à aiguiser ses mots
ne s’attarda pas à les traiter de sots.

Puis, nageant en hâte jusque chez l’ennemi,
ils lui tinrent ce discours de richesses affamé :
« Ô bon roi ! La subversion est à ta porte !
Prends garde, ne te laisse pas déshonorer !
Après tant de concessions et de mensonges
il nous serait si douloureux de reculer !
Prends donc les armes et réduits ce prince maudit. »
Le roi, sceptre en main et plume à l’oreille, comme un boucher,
tuait les mouches et riait, riait, riait.

« Ah bon roi ! Qu’il est doux ce rire moqueur.
Il est tant de droits que nous te devons, tant de lois
auxquelles nous croyons comme à des versets divins,
qu’en te perdant toi nous perdrions notre foi.
Quelle souffrance ce serait, de devoir être honnêtes !
Nous irons du coté où le fléau, narquois
augure, s’incline, et où va ton royal pas. »
Sa majesté, flattée, encouragée par ce pompeux discours
fit appeler le bourreau et lui ordonna de préparer la tour.

« Voici donc que nous les tenons, la gloire est là :
nos droit sont sauvés par un roi victorieux ;
le poète vainqueur, le peuple nous fait rois.
L’issue nous est indifférente car au milieu
du bruit et de la fureur nous gagnerons
quoi qu’il en soit. Bénie soit-elle, l’oeuvre de Dieu
qui fait les morts, les gloires... et les bénéfices ! »
Or donc, tous se frottaient les mains : le roi pensant à sa proie,
les Mécènes d’avoir déjà gagné et le poète de froid.

Ainsi, lorsque de sa courbe divinement
belle, atteignit son zénith le divin soleil,
en horde accourut la plèbe aux portes
du palais, pour déguster de l’oreille
le chant mielleux et envoûtant du monarque,
et l’aubade guerrière à nulle pareille
du bon poète affamé de justice!
Wilde le sait, la haine n’a jamais donné raison aux Pétrarques ;
l’histoire, cependant, n’est pas toujours du coté du monarque.


II
« Peuple de l’eau, âme de tous les océans !
Combien de temps faudra-t-il donc attendre
pour te voir te lever contre ce tyran,
et réduire sa sale gloire à la cendre ?
Ne vois-tu pas qu’il s’agite, qu’il fait du vent
pour troubler nos yeux, à sa cause nous rendre,
alors que c’est une mort certaine, assurée,
que partout dans le monde, avide, il sème.
Celui qui veut la guerre, ce privilégié,
devra la subir d’abord ; celui qui aime
la souffrance, qu’il se torde le premier
aux douleurs du pilier de l’anathème ;
que celui qui tue, sur le champ d’abord soit tué.
Mais des cœurs meurtris il se fait un diadème,
comme Diane est embellie des corps massacrés;
comme la terre boit le sang, ses yeux blêmes
observent, frénétiques, brûler le brasier.
Peuple : n’abandonne pas ce que tu aimes,
ne laisse pas impuni cet assassin d’enfants,
et du Phénix charognard, souffle les cendres !
Car il se fait petit, se rabaisse à ton rang,
mais pendant que d’une main il est tendre
de l’autre il fait couler – ô peuple !- ton sang !
Peuple : tue-le ou cesse de m’entendre ! »


III
« Frères des océans, citoyens, amis !
De quoi manquez-vous ? Est-ce que vous êtes
Si mal traités, pour accepter qu’aujourd’hui
Menace mon règne le poisson-poète !
N’avez-vous pas travail, paix et douces nuits ?
Le travail est dur, mais la récompense est honnête.
La guerre, sereine fossoyeuse, vous atterre ?
Mais c’est l’honneur de votre fière existence
qu’elle défend aujourd’hui par toute la terre
et elle est plus vraie que toutes les stances :
elle est un hymne à la mémoire de vos pères
elle est l’orgueil parce qu’elle est la résistance,
elle est fière, grande, belle et nécessaire !
Amis, un beau mot n’est que feinte élégance,
Un soupir, une larme, un songe, une prière.
C’est inutile, vain, c’est l’outrecuidance,
de discréditer l’entreprise guerrière
qui cache en son noble sein l’espérance !
Allons ! Citoyens, décidons dès aujourd’hui.
Le combat est ardu mais la coupe est prête,
nous vaincrons ensemble, heureux, fiers et unis.
Si c’est un mauvais rêve que vous faites,
Laissez-moi bannir de vos songes maudits
La mauvaise graine, le trouble fête ! »


Épilogue :

C’est aux peuples qu’appartient la décision
de n’être dans l’histoire qu’un hasard du temps
ou de prendre le risque de ses convictions ;
craindre le roi ou affronter le Léviathan !
Après quoi, il n’y a plus rien à dire :
dans l’air, sur terre ou au plus ténébreux des eaux
ne seront à jamais chantées que deux lires :
l’une chante pour l’amour, l’autre chante faux !

miércoles, 19 de noviembre de 2008

Enfin...


I
Enfin, les hommes de la Terre au banquet du ciel,
depuis longtemps conviés à venir goûter,
sous l’astre fier, les parfums de l’aube et du miel,
vinrent peu à peu, l’œil serein, brillant, s’attabler.

Souriants, majestueux, surpris, le verbe fébrile,
ayant au cœur un volcan et l’esprit enflammé,
et Babel vaincue, ils burent l’éternité,
parlant une langue qui en était mille.

Heureux les humbles, ils auront la parole en premier.
Dans les lueurs pâles du jour nouveau, bénie
sois-tu, vérité !, qui ne fus pas marchandée.

Bénie sois-tu nouvelle société de génie,
qui abrite en ton sein frais la grandeur rêvée,
la vrai force humaine jusqu’alors ignorée.


II
Le fruit des pensées s’appelle la parole ;
et le fruit des paroles doit être l’action.
Il n’est d’être pensant que l’on ne console
en lui agitant au nez Progrès, Libération !

Tout être ayant, occulte ou illuminé,
l’idéal de son propre temps sur la terre
se trouve à la fois enthousiaste et horrifié :
l’avenir est un sens où le cœur désespère ;

La destinée, qu’un bref instant j’entrevis
se tait, se terre et désire que je l’oublie ;
mais ses traits comme le sein d’une mère

en moi sont à jamais gravés, enfouis.
Pour toujours il y aura en mon cœur deux misères :
la vie possible et l’impossible de la vie !


III
Or, étant à ce système insondable aliéné,
je ne puis jamais dire qui du passionnel
ou de l’idéal est vénérable et aimé
par Dieu ; qui suis-je et qui est l’universel ?

Amers ces songes de vie, ces poèmes
que simultanément créent et oublient
le cœur et l’esprit, ces pages mentales
qui jamais ne seront écrites.
Amers ces cris impétueux de l’âme
qui enflamment les sangs et mêlent
au désir du bien, la patience des sages,
la force des bêtes, mais qui pourtant
meurent dans l’étouffement d’un sanglot.

Amères paroles et amers visages
qui dans une tache d’ombre se révèlent ;
amers visages, visages d’ombre
que le vieux cœur encore et encore appelle.

Au pied du réverbère, la lumière trempée
suinte doucement sur le pavé.
C’est le sourire d’une âme en peine,
l’espoir d’une humanité décimée.
Et sur elle, les pas des hommes inconscients
dessinent d’étranges formes luisantes
au fil des minutes changeantes
au fil des siècles parfaitement égales.
2005

martes, 18 de noviembre de 2008

Poema de sordo oído

No entiendo lo que me dices,
tus palabras cual viento
atrapado en los árboles
a mi corazón no llegan.

El sonido de tu pensamiento
inunde el mundo entero
pero en mi jardín secreto
no vibra de mi corazón el oído.

La nota cristalina de tu etérea lira
muere envenenada en la melodía
del laúd triste de las estrellas
y se va con la partitura del universo.

¡No te oigo! ¡Más alto! Por favor,
¡Grita! me costaría tanto dolor
verte pasar esbelta y feliz
y no oír lo que dibuja tu boca.

Paroles

Parole. Mot divin, artiste, historique.
Parole. Esprit de l'homme aux hommes avoués, à l'univers déclaré.
Parole. Profonde ou légère, parole qui console, parole qui accuse.
Parole. Désignation du monde, interprétation de la nature.
Parole de parole, parole d'idée.
Parole de pensée. Parole d'acte et acte de parole.

Les mots ne sont que des mots, on leur préfère les pensées.
Les mots ne sont que des mots, on leur préfère les idées.
Les mots ne sont que des mots, on leur préfère les silences.
Les mots ne sont que des mots, mais sans eux pourtant, l'homme ne saurait dire "nous".

lunes, 17 de noviembre de 2008

Moments...


C’est un drôle de pays que novembre.
Il est gris et souvent il est froid.

C’est un drôle de pays sans souvenir,
une contrée de jaunes criards
et d’oranges pastels.

Et puis, en novembre, tout gèle :
l’amour, l’espoir, l’avenir.
Tout gèle et se cache sous les vestes
et les gros pantalons de velours côtelés.

En novembre les batailles semblent être gagnées.
Les amours conquis ; et l’avenir est un présent fiévreux.
Novembre est un pays sans hier et sans demain,
sans ciel, sans terre, sans rire et sans vin.

En novembre il n’y a pas non plus
de tristesse, de doute ni d’amertume.
Novembre est ainsi : fier, discret, absolu.

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La particularité de la passion, de quelque matière qu’elle soit, quelque objet qu’elle contemple, est de devoir mourir.
Pourtant, et c’est là toute sa force, l’homme est incapable de voir en elle de limite. Lorsqu’elle le prend, il semble toujours que c’est pour toujours. Des limites, elle en a cependant, la première étant le sentiment. Le sentiment est une frontière de la passion ; sa mort en vérité. Le sentiment est ce qui borne la passion, ce qui la démystifie. Malgré cela, il ne faudrait pas croire qu’une passion sans sentiment est une passion sans borne, infinie. La passion plonge lugubrement vers l’absolu, elle bascule inéluctablement dans l’intangible, dans l’idée, qui la rend vulgaire, la freine et pour finir la détruit.

Passionne-toi aujourd’hui à perdre le sens,
évanouis-toi dans l’évanouissement des mots.
Sentir plutôt que croire,
enrager plutôt qu’aimer.
Dans les pétales d’une rose rouge
dans le parfum de la beauté,
dans le souvenir d’un parfum,
dans le vent qui emporte le souvenir,
vagabonde au cœur de tes sens,
garde tes sens loin du cœur.

Donne à ta peau les nourritures du monde
et prive ton esprit de sa réalité.

Observe dans le miroir de tes propres vertus
la vertu lente et noire qui meurt,
sauve qui tu es en étant ce que tu sens.
Il n’est de vertu qui meure,
il est des phénix qui s’envolent les pieds grisonnants...

Toute mort est un avenir ;
sois patient, aime, n’aies point de doute
car il viendra ton temps
d’être l’histoire de demain.

Le temps n’existe pas. L’homme ne vit qu’aujourd’hui amer d’hier et affamé de demain.


Novembre 2008

sábado, 20 de septiembre de 2008

Sensation d'automne

L’autre matin quand je suis sorti, dans la rue il faisait frais. J’ai fait quelques pas et puis, je ne sais pas, il y a eu une odeur, un bruit, une couleur peut-être. Alors je me suis vu allant à l’école, tout jeune. Les images ont défilé quelques minutes pendant qu’un pas que je ne mesurais pas m’emmenait vers le métro et vers la soudaineté de mes vingt-six ans. Quand je suis arrivé au travail, j'ai du l'écrire...


Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée...
J. Prévert

L’arbre a éternué
une feuille est tombée.
C’est l’automne
avec son bruit d’été craquelé.

Le ciel s’est assombri,
une larme de nuage a coulé.
Nul ne s’étonne
c’est l’automne
avec son odeur d’été tout usé.

Le vent a remplacé la brise molle.
Dans un grincement les portes se sont fermées.
Car sur son trône
sans que nul ne s’étonne
c’est l’automne
qui vient siéger.

Une tourterelle a gloussé
puis sous son aile s’est réfugiée.
Le feu dans l’âtre ronronne
pendant que sur son trône
bien que nul ne s’en étonne
monte soudain l’automne
avec un goût de pluie avarié.

La terre s’est durcie,
les champs ce matin ont gelé.
Le mistral court sur le Rhône
le feu dans l’âtre résonne
alors que sur son trône
saute d’un coup l’automne
et nul ne semble s’en étonner.

C’est l’automne et nous aimons le regarder
avec nos envies d’automne,
avec nos lubies d’automne,
avec nos souvenirs d’automne
auxquels ont rêve quand on sifflote
auxquels on pense quand on aime.
C’est l’automne et nous le chérissons
comme nous chérissons les solstices :
dans l’amour du temps qui passe
dans la haine du temps qui ne revient pas.
Car il n’y aura jamais d’automne si grand
qu’il semble qu’il n’y ait pas eu d’été.

20/09/2008

Les valeurs

Essayons d’expliquer ici une constatation, quelque peu amère, formulée par de nombreuses personnes autour de nous. « Il n’y a plus de valeur aujourd’hui. » L’ayant recueillie ainsi nous ne modifierons pas cet énoncé dans sa formulation, ni ne le nuancerons car cela reviendrait à le faire nôtre, ce qui n’est pas le cas (pas tout à fait, du moins). Tout d’abord il nous faut dépasser ce malheureux adverbe si traditionnel chez les hommes qui se sentent vieillir et croient vieillir seul. Il fait mauvaise impression, une impression réactionnaire. Ici, il ne l’est pourtant pas. Pour notre part nous nous efforcerons de voir en lui une certaine transcendance qu’au demeurant il contient aussi. Aujourd’hui. Certes, il faudrait s’interroger sur les rapports de cet « aujourd’hui » par rapport à un nécessaire « hier. » Ce qui nous amènerait à commencer par savoir de quel « hier » et de quel « aujourd’hui » nous parlons. Mais laissons là une matière qui certainement nous mènerait trop loin et serait de toutes façons absurde car dans l’ « aujourd’hui » qui nous occupe il n’y a guère d’autre à voir que beaucoup d’exaspération et bien peu de raisonnement, chose par ailleurs fort compréhensible.

Qu’est-ce qu’une valeur ?
Attachons-nous donc au cœur du problème. Qu’est-ce qu’une valeur ? Essayons-nous à lui donner une définition. Une valeur est une position de l’esprit en même temps qu’une action individuelle inconditionnellement orientées vers le bien de l’humanité et qui rassemblent les hommes de bien, les unissant dans la poursuite de leur but commun qui est le bonheur de tous. Peut-être manquerait-il quelque aspect à cette définition mais nous ne pensons pas que l’on puisse lui ôter aucune des propositions susdites. Que le lecteur accepte le temps de ces quelques lignes de donner aux valeurs, que peut-être nous n’avons pas tout à fait perdues, le sens que nous voulons raisonnablement lui donner ici. Observons donc, partant de ce constat, quelques points avant d’expliquer le fond substantiellement historique de la phrase initiale. Tout d’abord, il ne faut pas confondre valeur et vertu, ou pire valeur et morale. L’homme de bien doit effectivement être vertueux, mais être vertueux c’est une façon de prendre certaines valeurs pour lois personnelles et de les mettre au cœur de nos actes ; en ce sens le contraire de la vertu n’est autre que la mauvaise foi. La vertu mesure le degré de fidélité qu’un homme peut avoir envers les valeurs qu’il a fait siennes. La valeur n’est pas non plus une morale mais on pourrait penser que celle-là provient de celle-ci. Or, avoir des valeurs reviendrait alors à avoir au préalable une morale. L’ennui en établissant un tel lien logique entre morale et valeurs, c’est qu’alors nous enfermons le simple geste fraternel, le simple élan de bonté dans une structure morale du comportement, chose possible mais pas systématique car ces actes naissent aussi de la révolte qui n’est pas une morale en soi. Mais avant tout elles naissent de la philosophie. Une vraie philosophie doit être considérée comme une façon de penser l’homme débouchant sur un système de valeur visant à expliquer et améliorer la condition humaine. Seule la philosophie, objective, allant de l’homme vers l’univers et de l’univers vers l’homme, est en mesure de fournir sinon les valeurs nécessaires au bien des hommes, au moins une certaine quantité de règles comportementales. Mais ce qui fait de la philosophie la solution la plus viable et surtout la plus honnête afin de comprendre mieux le monde où l’on vit, de s’y comporter en faiseur de bien, en bref afin d’avoir des valeurs, est le fait que l’on peut choisir de ne pas la suivre. La philosophie suppose et argumente, jamais elle n’impose. En revanche, pour le christianisme et toutes les religions, ou encore toutes les doctrines et idéologies de toutes sortes qui n’ont cessé de sévir en Europe depuis deux siècles, il n’a jamais été question d’autre chose que d’imposer aux hommes une certaine vision du monde, et par là même leurs systèmes, leurs valeurs et, oserai-je le dire, leur justice ! Ces idéologies ont fait le monde tel qu’elles l’avaient décidé, le faisant reposer sur leur idéal. Toutes sont tombées, écroulées sous leur propre poids. Ce qui vient du peuple se maintient, ce qu’on lui impose finit par tomber. Un vrai peuple démocratique n’est pas choisi, il choisit lui-même, et cela on le sait depuis 1789. Quoi qu’il en soit, du marxisme jusqu’au capitalisme social, politique et économique tel que nous le connaissons aujourd’hui, tout doit nous servir afin de ne pas nous tromper à nouveau. A notre sens il est vain de chercher un système de valeurs dans les limites de notre définition à l’intérieur de ces idéologies, et ce pour deux raisons. La première est qu’il est extrêmement difficile de tirer honnêtement toutes les conséquences de systèmes qui reposent sur de mauvais questionnements, et leur échec en est la preuve. Deuxièmement, parce que tôt ou tard ces systèmes finissent par pourrir de l’intérieur et ne voient alors plus que par un trou de serrure les réalités béantes qu’ils avaient créées. C’est le cas de l’Église par exemple dont on pourrait se demander combien de temps encore elle va ramper, cramponnée à une morale décrépite, si ce n’est en se remorquant à une autre idéologie. On sait par exemple en Espagne le poids de ces mots, on leur rattache le sang des frères, l’ignominie, la haine. Le grand problème des catholiques, on le sait depuis bien longtemps, est qu’à force d’être en permanence sur la limite entre le simple croyant, le bon samaritain, et l’exalté assassin, ils finissent par ne plus être crédibles. Aujourd’hui le discrédit de l’église est devenu presque traditionnel, le XXe siècle s’est chargé de désacraliser la société, nous vivons depuis deux siècles sans dieu.

Le nouvel homme.
Or, l’absence de dieu ne signifie pas la mort du divin mais simplement l’absence de temple. Pour détruire le temple les hommes n’eurent d’autres possibilités que de tuer le christ. Mais la disparition de la religion dogmatique, en soi, ne représente pas une régression mais l’avènement de la force des hommes. Le christ n’est plus ce pilier de la culpabilité humaine que l’homme lui-même avait érigé, et à nouveau seuls devant la terre et devant l’humanité, il nous faut encore nous révolter. « La révolte tue les dieux cherchant à construire des temples. » (Camus, L’homme révolté) Et nous voici donc revenu à notre point de départ, celui du premier homme. Cependant aujourd’hui nous avons de nouvelles armes. Par exemple nous savons que nous ne voulons plus de dieu, nous savons que le nihilisme puis plus tard l’existentialisme ne se sont pas résolus absolument puis qu’ils sont morts et que, par conséquent, ils nous sont inutiles. La seule façon de vaincre pour de telles philosophies était l’acceptation totale ; l’acceptation partielle revenait à mourir. Et le XXe siècle est passé, entre une morale mal définie et une justice maladroite, il s’est frayé un chemin vers le confort de tous, entre les embuches des derniers révoltés. Certes la première moitié du siècle nous l’avons consacrée à des guerres fratricides dont la seule et véritable origine était la recherche désespérée d’un nouveau dieu à l’intérieur de l’homme. La seconde moitié, nous nous sommes chargés d’ignorer. D’ignorer tout au sens général et particulier. Après les grands conflits mondiaux, après la guerre froide, on a donné au monde un régent (nous nous refusons à nommé d’autre façon que par ce terme le gouvernement actuel des Etats-Unis d’Amérique). Puis, résignés à ne plus jamais avoir de dieu et à sombrer peu à peu dans le désespoir, nous avons fermé les yeux au monde.
Dieu disparu, c’est un vide de valeurs et de morale qui le premier s’installe dans la société des hommes. Autour de ce vide on a créé des institutions. Pourtant, au-dessus de ce vide plane l’incertitude du bonheur humain, de la liberté et de la justice. La finalité n’a pas disparu, mais elle n’a plus rien de solide sur quoi s’appuyer -les institutions ne sont pas éternelles. Le seul moyen aujourd’hui pour que les hommes recommencent d’agir selon des valeurs, et donc de répondre à des lois, c’est d’interroger notre nouvelle réalité, d’observer nos comportements tout en prenant garde à ne pas confondre ce qui nous questionne en tant qu’hommes et ce qui nous décrit en tant que société. Si l’on se base sur l’apparence, les plus étroits d’esprit penseront que l’humanité touche à sa perfection : la science, la technologie, la communication sont des preuves d’une évolution a priori positive. Cependant, a posteriori, et en termes de recherche du bonheur, il n’est pas difficile d’en voir les limites. Toujours est-il que l’on ne peut pas s’arrêter, lorsqu’on contemple notre société, à son apparence. Il n’est d’ailleurs pas rare aujourd’hui que des jugements définitifs soient prononcés seulement sur le paraître ; mais si une telle pratique est une infamie au regard de l’individu, c’est une véritable trahison au regard de l’humanité. L’image n’est pas l’être et observer n’est pas forcément voir la réalité. La conséquence la plus violente et la plus difficile du système occidental actuel réside précisément dans la difficulté d’observation à cause de nous et à cause des autres.

Esclavage volontaire.
En conclusion de tout cela, on peut dire que les valeurs dont nous parlons ne peuvent être chancelantes mais pleines. C’est dans la plénitude que l’on acquiert la force tranquille des faiseurs de bien, des constructeurs du bien. Ne pouvant donc ne nous raccrocher ni à la religion qui est notre héritage, que l’on soit d’ailleurs chrétien ou athée, ni à des doctrines aujourd’hui usées, il ne nous reste plus qu’à observer froidement que nous voilà de nouveau seuls, sans dieu, ni substitut de Dieu et comprendre alors qu’il nous faut réformer le système actuel de nos sociétés afin de trouver la matière sincère, loyale et pure, nécessaire à la prolongation de l’humanité.
Si nous ne voyons aujourd’hui plus guère de valeur dans la relation entre les hommes, c’est simplement parce que les valeurs, parmi tant d’autres choses, ont été vidées de leur contenu. Ou, pour être plus précis, nous nous sommes détournés tout au long de ces cinquante dernières années de ce qui fait d’un peuple un peuple et non pas une seule somme d’individus. Nous avons systématiquement écarté tout ce qui pouvait empêcher, ou ne serait-ce qu’entacher la réalisation d’un ouvrage commun à tous : l’enrichissement et l’augmentation des libertés de chacun. Il est clair que nous avons agi comme agissent les idéologies, exigeant beaucoup, s’imposant peu.
Si l’on se laissait tenter de regarder en arrière, il serait difficile de retenir un soupir de nostalgie quand on pense que cela n’a pas été difficile du tout de nous faire adhérer tous à ce nouveau dieu : le marché. Jusqu’à cette nouvelle ère, l’argent n’avait jamais été qu’un moyen. Plus ou moins indirectement, il a participé à toutes les injustices de ce monde, dans tous les siècles. Mais jamais il n’était devenu une fin en soi. Nous croyons pouvoir affirmer ici, la proposition suivante : en divinisant l’argent, devenu le centre d’intérêt unique de nos efforts, nous nous sommes détachés peu à peu de ce qui fait la vraie grandeur de l’homme et le seul objectif digne de ses tourments: la recherche de la vérité. La recherche de la vérité a reçu ces derniers temps un coup très rude : elle a été victime d’une indifférence si forte que seule l’histoire pouvait la sauver de l’anéantissement. De nombreux goûts de vivre ont été remplacés par des goûts de possession. Le plaisir d’avoir et avec lui toutes les perversités qu’il engendre sont devenus le but, la fin et le sens de la vie. Nous avons cultivé l’apparence au point d’en oublier qu’elle n’était pas la seule réalité des personnes. En somme, nous avons repoussé des limites qui parfois n’étaient peut-être pas poussées dans le bon sens – c’est le cas de la science qui de putain de la guerre est devenue putain de la mode-, mais qui souvent n’étaient essentiellement pas les bonnes. La question du véritable sens de l’homme, celui qui en fait un éternel chercheur de sa propre libération, seul dans un monde et -pire !- une société injustes, est restée. Seulement nous avons ruiné nos propres espoirs de nous sauver. Et, pour finir, nous l’affirmerons sans détour : nous sommes actuellement plus esclaves que jamais. Mais peut-être est-ce pire encore. Nous pourrions être moins que des esclaves. Car s’il est prouvé que l’on peut attiser la dignité de l’esclave afin d’en faire un homme révolté avec tout ce que cela entraîne de bon, de nécessaire mais aussi de mortifère, que faire quand l’esclave se croit libre ? Que faire quand la superbe de l’homme agit comme une soupape permettant le maintien de ce qu’il croit être sa survie et n’est en réalité que sa perte ? Comment se positionner face à un homme que son propre orgueil aveugle et dont les actes égoïstes mènent sur le chemin de la décadence et de la servitude, persuadé cependant d’être de plus en plus libre ? Que dire, enfin à un homme qui croit qu’il peut se sauver seul, qu’il peut être heureux sans les autres ? Ni dans la richesse, ni dans la solitude ni dans l’illusion du bonheur, l’homme ne se sauvera jamais. La seule façon pour l’homme, non de se sauver mais d’être en paix avec sa conscience comme avec son temps est de s’unir et de se débarrasser définitivement des leurres qu’il s’est créé. Une seule question est dès lors digne d’être examinée.
Pourquoi la révolte est-elle incapable de naître ? La raison en est en réalité toute simple : tant que l’équilibre se maintiendra raisonnablement entre libertés théoriques et injustices de fait, rien ne bougera. Tant que la tranquillité d’un demi bonheur agira comme un anesthésiant de la conscience humaine, nous continuerons d’être des hommes à moitié. Il y a derrière les valeurs un sens pécunieux qui nous empêche de lever la tête et voir que l’on peut faire mieux. Le jour où la pensée sera, ne serait-ce qu’un instant, aveuglée par le reflet de la société, ouvrant à son esprit tous les horizons qu’elle s’était fermés, les vraies valeurs renaîtront et nous recommencerons de courir, vainement mais salutairement, vers le bonheur impossible qui est la seule vie possible. L’humain doit réapparaître dans le cœur des hommes. L’individu doit de nouveau laisser une place à l’angoisse, à l’incompréhensible qui fait sa liberté. Alors, sur son lit de mort l’homme ne dira plus « je » mais « nous », annonçant ainsi qu’il a vécu seul, certes, mais dans la compagnie des hommes. Peut-il en être autrement ? L’homme peut-il ne pas se retrouver seul aux portes de la mort ? Le destin de l’homme est d’œuvrer dans l’espoir qu’il puisse en être autrement. Voilà probablement une des pensées qui pourrait nous aider à sortir de l’impasse où nous nous trouvons. Et nous n’avions pas pour projet en écrivant ces quelques lignes de formuler autre chose qu’une modeste proposition en faveur de l’espoir que nous nourrissons dans l’ombre de lire à nouveau la dignité dans les actes des hommes.


Juillet 2008